Lettre ouverte au collège des Bourgmestre et Echevins de la ville de Gand

Monsieur le Bourgmestre, Mesdames et Messieurs les Echevins de la ville de Gand,

Il me revient que le collège des échevins veulent lever l’interdiction de port de signes religieux pour certains fonctionnaires. Cela ferait partie d’une action visant à faire de Gand la ville la plus progressiste de Flandre. La décision du collège d’une ville comme Gand créera et influencera les débats dans le reste du pays. Pour cette raison, je souhaiterais apporter mon humble contribution au débat démocratique.



En effet, la levée de l'interdiction du port de symboles religieux pour les fonctionnaires est un risque d'affaiblissement du principe de laïcité. Le concept de laïcité (souvent expliqué de manière incomplète par « la séparation de l’église et de l’état ») est un principe émancipateur des Lumières qui même en France n’a été mis en place que de manière imparfaite. Ce principe n’existe pas en Belgique – mais suite à une évolution historique et démocratique, il représente pour une écrasante majorité des citoyens européens l’idéal de ce que devrait être la relation entre l’Etat (la sphère institutionnelle) et l’Eglise (la sphère philosophique privée).


Le principe de laïcité se résume comme suit: l’Etat connait les différences entre ses citoyens, mais ne les reconnait pas. Quand quelqu’un représente « l’Etat », en tant que mandataire politique élu ou fonctionnaire, il le fait au titre de citoyen, et non comme membre d’une communauté particulière (parti, groupe religieux, etc.). C'est la raison pour laquelle un parlementaire garde son mandat, même s'il change de parti durant une même législature. C’est aussi pourquoi tout soupçon de partialité doit être évité en ce qui concerne les fonctionnaires (à savoir les représentants de « l’Etat »), notamment via l’interdiction de toute affirmation politique ou idéologique. Les partis, communautés religieuses et toute forme de communauté particulière sont des « initiatives privées » de citoyens, qui peuvent éventuellement agir en tant que personnes juridiques : ils appartiennent donc à la sphère privée et éventuellement à l’espace public (dans la rue, comme citoyen à la maison communale, comme citoyen devant un tribunal, etc.), mais pas à la sphère institutionnelle que représente « l’Etat » (comme fonctionnaire à la maison communale, ou comme juge dans un tribunal). Cette « privatisation » des communautés privées est le seul moyen d’individualiser les droits des citoyens: seuls des citoyens individuels peuvent représenter l’Etat, et non des « groupes de citoyens » qui disposeraient d’un nombre prédéterminés de « postes réservés ». C’est la seule manière de garantir l’égalité de tous les citoyens (individuels) devant la loi telle qu’elle est garantie par la constitution.

Le principe de laïcité, la « séparation de l’église et de l’Etat », est donc un principe très progressiste et émancipateur qui au cours des derniers siècles, depuis les guerres de religions et surtout depuis 1789, n’a pas seulement entrainé une certaine paix civile, mais a aussi ouvert largement les portes de la pleine citoyenneté (à leur yeux mais aussi aux yeux de leurs concitoyens) aux minorités religieuses (historiquement les juifs en France sous Napoléon, mais aussi les protestants et les non-croyants). Cela signifie que l'Etat ne s’occupe pas des différentes convictions de ses citoyens et que les citoyens qui détiennent un mandat de l'Etat doivent observer une retenue absolue en matière de convictions philosophiques. Certains États font exactement le contraire et tentent de favoriser une ou plusieurs philosophies (« l'athéisme d'État » dans l'ex-Union soviétique, la « parité confessionnelle » au Liban…) – avec les conséquences que nous connaissons pour la paix civile et les droits individuels, en particulier ceux des minorités religieuses. 

Le principe de laïcité ne peut pas être simplement jeté par-dessus bord à partir de considérations qui, à première vue, semblent démocratique, mais sont en réalité d’inspiration démagogique. Il semble démocratique de lever l'interdiction, mais en fait cela impose au demandeur de services (le citoyen qui se rend à sa commune) l'expression d'un système de normes philosophiques particulier par le prestataire de services (le fonctionnaire qui représente officiellement « l’Etat »). Il semble respectueux du « libre choix » (du fonctionnaire) d’autoriser le port de signes religieux, mais en fait, c'est un manque de respect pour le droit du citoyen à ne pas être confronté dans la sphère institutionnelle aux choix idéologiques de quelqu'un qui représente « l'État », et ainsi toute la communauté. Cela semble démocratique d’autoriser le port de signes religieux, mais en fait cela discrimine de facto les philosophies moins « ostentatoires » : je pense ici par exemple (mais pas uniquement) aux non-croyants qui peuvent très bien afficher leurs convictions philosophiques, mais qui encourent alors un risque plus élevé que cela soit perçu comme une provocation, comme l’a démontré l’incident avec Frank Sweijd le 24 juin 2009 au parlement Bruxellois. Le fait d’autoriser les fonctionnaires à porter des signes religieux semble contribuer à une plus grande acceptation mutuelle, mais je doute qu’une majorité de notre population veuille être servie par des fonctionnaires qui portent un T-shirt portant l’inscription « Dieu n’existe pas » (et demain aussi : « Je vote pour… »), car cela pourra et va aussi naturellement arriver.

Monsieur le Bourgmestre, chers Echevins de la Ville de Gand, j'espère sincèrement que vous ne prendrez pas de décision légère ni inspirée par des intérêts à court terme.

Cordialement

Philipp Bekaert


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