Le dangereux relativisme culturel d’une partie de la gauche

La gauche doit cesser de vouloir satisfaire des revendications culturelles ou religieuses d’un autre âge au nom de l’égalité des chances. Elle doit avant tout réaffirmer sa position laïque et universaliste.

La question de la diversité culturelle, ou de la réflexion sur l’avenir de notre société dite multiculturelle, est partout présente dans nos débats publics, depuis plusieurs années déjà. 

Elle est nourrie par les controverses sur les signes religieux à l’école, dans l’administration ou dans l’entreprise – et en particulier le voile islamique, bien entendu –, celles relatives à la nourriture halal, au genre du médecin soignant, aux accommodements raisonnables pour motifs religieux... Et c’est jusqu’aux limites à mettre à la liberté d’expression ou au domaine d’extension de la liberté de religion que les discussions se cristallisent aujourd’hui.

Ces questions divisent en particulier la gauche : elles opposent une partie du monde du progrès fidèle à l’égalité démocratique et aux principes universalistes qu’originellement la gauche a toujours défendus, une gauche qui promeut le principe de laïcité et s’inquiète de l’essor du relativisme culturel, et ce à une autre partie du monde du progrès qui, entretenant une vision de plus en plus culturaliste des rapports sociaux, considère qu’il existerait des minorités ethno-religieuses supposées être systématiquement brimées par une majorité imposant avec arrogance sa culture dominante et peu soucieuse des identités, ce qui justifierait l’impératif d’accorder à ces dites minorités des droits différenciés.

Trois exemples récents, parmi bien d’autres, témoignent de cette dérive d’une certaine gauche multiculturaliste, qui a résolument abandonné l’héritage universaliste et anticlérical de la gauche historique pour faire de supposées minorités discriminées son nouveau prolétariat, et de la satisfaction de leurs revendications religieuses ou de leurs pratiques culturelles, aussi rétrogrades soient-elles, l’expression d’un juste combat pour l’égalité des chances. 

Ainsi, le rédacteur en chef de la très estimable revue progressiste Politique a-t-il justifié, par des contorsions navrantes, et ce au motif de la lutte contre l’islamophobie, le comportement d’un employé musulman de la Ville de Bruxelles, licencié par son employeur pour avoir refusé, au nom de ses convictions religieuses, de serrer la main d’une femme. De la même façon, à la tribune d’une conférence au Collège Saint-Michel, le propagandiste altermondialiste Michel Collon a-t-il une fois de plus affiché sa proximité avec des personnalités connues pour leur islam fondamentaliste – il s’agissait ici du président du parti tunisien Ennahda et de représentants du Hamas palestinien. Enfin, mais les illustrations sont légion, deux auteurs issus de la mouvance anti-impérialiste des Indigènes de la République viennent de publier un ouvrage où ils s’évertuent à montrer que l’homosexualité serait une invention occidentale imposée à l’Afrique et au Maghreb, et procéderait d’un soi-disant « impérialisme des modes de vie ».

Cette dernière thèse n’est en rien innocente : elle s’inscrit dans un mouvement d’idées qui, à gauche et à l’extrême-gauche, voudrait nous faire croire que l’homosexualité, par exemple, n’aurait pas de caractère universel, que de manière générale l’universalisme tout court n’existerait pas – c’est le primat du relativisme culturel – et que cet universalisme ne serait que le produit d’un impérialisme postcolonial européen voulant imposer, contre nature en quelque sorte, les droits de l’homme partagés en Europe à toutes les nations et toutes les cultures.

La boucle est ainsi bouclée : au nom de cette contestation des principes – difficilement – partagés en Europe, toutes les outrances, ou presque, exprimées au nom d’une culture ou d’une religion seraient permises, de l’homophobie au refus de serrer la main d’une femme considérée comme impure. Cette négation de l’universalisme des valeurs que l’Europe a patiemment et passionnément bâti depuis 3 siècles contre l’obscurantisme religieux et le patriarcat, est à maints égards pernicieuse. Parce qu’elle rejette l’universalisme au motif que l’Europe aurait tenté de l’imposer par la brutalité de son hégémonisme colonial et postcolonial passé ; parce que le relativisme qu’elle postule autorise toutes les dérives; parce qu’enfin elle entraîne une conception extensive de la liberté de religion, permettant notamment que celle-ci s’impose au principe d’égalité entre l’homme et la femme.

Sans doute est-il plus que temps que la gauche universaliste se réveille face à ce travestissement de ses valeurs et de son histoire, afin de défendre l’égalité démocratique. La gauche est laïque, ou elle n’est pas. La gauche est universaliste, ou elle n’est pas. Même quand par antiimpérialisme elle s’est opposée aux ravages du colonialisme, elle n’a pas trahi cette vocation. Le combat pour l’égalité des chances demeure un combat pour la réduction des inégalités sociales que l’injustice du libéralisme économique à outrance provoque. C’est dès lors une illusion de croire qu’en satisfaisant des revendications culturelles ou religieuses d’un autre âge, l’on tendra vers la dignité des personnes et l’égalité des chances. Et c’est enfin trahir le sens même du combat progressiste de vanter, ici ou ailleurs, les droits différenciés, le cléricalisme ou le patriarcat pour prétendument faire avancer la cause sociale.

 

Jean-Philippe Schreiber

Historien des religions, professeur ordinaire à l’ULB, auteur du livre La crise de l’égalité. Essai sur la diversité multiculturelle (Espace de libertés, 2012)

Imprimer