Intervention de Nadia Geerts lors du congrès du Mouvement de Gauche

Vidéo de l'intervention: http://www.youtube.com/watch?v=kMjtEH4j2rw

Pourquoi parler de laïcité dans un congrès consacré à la pauvreté ?

La première réponse, facile, que je pourrais apporter à cette question, est la suivante : parce qu’on me l’a demandé !

Pourquoi, alors, avoir accepté ?

Parce qu’il est trop rare qu’un parti de gauche se déclare résolument laïque, et que cette invitation m’a semblé l’occasion de revenir sur les raisons qui font que la gauche, aujourd’hui, laisse si dramatiquement le champ libre à la droite lorsqu’il s’agit de défendre la laïcité.

D’autant que ces raisons sont à mon sens directement liées à la problématique qui nous réunit aujourd’hui.

La laïcité a longtemps été un combat commun des socialistes et des libéraux contre les puissants cléricaux catholiques.

Les libéraux, farouches partisans de la liberté, de l’autonomie individuelle. Les socialistes, farouches défenseurs de l’égalité.

Liberté et égalité, deux valeurs-clé, deux principes phares de la laïcité.

Mais qu’est-ce que la laïcité ?

Etymologiquement : le mot vient du grec « laos », qui signifie « peuple », càd « qui n’est pas du clergé ».

Selon le dictionnaire en ligne Ferdinand Buisson,

« Le clergé, les clercs, c'est une fraction de la société qui se tient pour spécialement élue et mise à part, et qui pense avoir reçu la mission divine de gouverner le reste des humains ; l'esprit clérical, c'est la prétention de cette minorité à dominer la majorité au nom d'une religion. Les laïques, c'est le peuple, c'est la masse non mise à part, c'est tout le monde, les clercs exceptés, et l'esprit laïque, c'est l'ensemble des aspirations du peuple, du laos, c'est l'esprit démocratique et populaire. »[1]

La laïcité, en refusant la distinction entre un clergé qui saurait ce qui est bon pour le peuple et un peuple qui n’aurait qu’à suivre et obéir, est profondément démocratique et émancipatrice. Elle proclame la liberté et l’égalité de tous. Et, partant, elle refuse le cléricalisme, c’est-à-dire la volonté du religieux de s’immiscer dans le politique.

Comment un tel principe, profondément démocrate et progressiste, a-t-il pu devenir un facteur de division ? Comment se fait-il que trop de gens, en particulier à gauche de l’échiquier politique, ont cessé de se dire laïques, voire ont commencé à associer laïcité et intolérance, voire exclusion, racisme et j’en passe ?

La réponse est simple. Si les laïques ont changé, c’est parce que les cléricaux ont changé.

Il y a 50 ans, les cléricaux étaient catholiques, riches, puissants, et surtout « bien de chez nous ». Combattre leur volonté de domination des esprits, c’était sans conteste possible un combat progressiste, qui allait de pair avec la dénonciation de la richesse et la puissance du clergé. La cohérence était parfaite.

Avec les vagues migratoires et l’arrivée de nombreuses personnes de confession musulmane, la donne a changé. Les cléricaux, désormais, étaient musulmans, en situation précaire, discriminés, d’ailleurs.

Comment, dès lors, poursuivre le combat laïque avec la même vigueur, la même rigueur, la même détermination ?

Certains, à gauche, ont renoncé. Soucieux d’être solidaires des plus démunis, des « damnés de la terre », ils ont fait taire leur répugnance à ce que le religieux s’immisce dans les affaires publiques, à ce que le dogme fasse sa loi, à ce que l’enfermement dans la communauté supplante l’émancipation individuelle. Ils ont même, parfois, défendu l’idée que les lois devaient cesser d’être les mêmes pour tous. Ils se sont faits les fers de lance d’un différentialisme culturel qui, sous prétexte de tolérance et de respect de la diversité, substitue au droit fondamental à la différence l’inacceptable différence des droits.

D’autres, à droite, se sont soudain découvert une fibre laïque qui ne les avait jamais réellement titillés tant qu’il s’agissait du Vatican, des évêques et autres curés. A l’extrême droite, la laïcité est même devenue le cache-sexe du racisme et de l’hostilité envers les musulmans. Une manière habile de recycler le discours anti-arabes, puisqu’après tout, pour l’électeur moyen du FN et de ses avatars, arabe et musulman, c’est du pareil au même – comme musulman et islamiste d’ailleurs. On a ainsi vu une Marine Le Pen défiler aux côtés des pires réactionnaires chrétiens contre le mariage pour tous, tout en brandissant la laïcité comme argument de campagne.

Et cette récupération de la laïcité par une mouvance droitière n’a fait que renforcer une partie de la gauche dans l’idée que désormais, il fallait faire front commun avec les populations d’origine immigrée, et partant, faire taire toute revendication laïque.

Et pourtant…

Pourtant, il doit être possible d’être pleinement aux côtés du discriminé, du précarisé, de l’exclu, tout en combattant sans faiblesse toute volonté de mise en cause de la séparation du politique et du religieux.

J’irai plus loin.

La séparation du politique et du religieux, la laïcité donc, c’est un outil indispensable d’émancipation de chacun et de chacune, dont les plus faibles sont les premiers bénéficiaires, et notamment les femmes.

Partout où la laïcité régresse, partout où le religieux reprend la main, les femmes subissent une diminution draconienne de leurs libertés. On le voit en Turquie ou en Egypte aujourd’hui, mais aussi dans les revendications cléricales des lobbys religieux au Parlement européen, mettant en cause le droit à la contraception ou à l’avortement par exemple.

Partout où l’Etat renonce à ses missions de service public, laissant les congrégations religieuses « faire du social », l’alphabétisation est sinon remplacée, au moins conditionnée à l’évangélisation. L’essentiel n’est plus de former des esprits libres et de futurs citoyens intellectuellement armés, mais de fabriquer de bon croyants, scrupuleusement respectueux du dogme, même si ce respect scrupuleux doit empêcher leur intégration sociale et professionnelle – ce dont les cléricaux rendront ensuite l’Etat et la société responsables.

C’est dramatique. Non seulement pour la société, qui ne saurait se passer de citoyenneté – et oui, contrairement au mot de Sarkozy, l’instituteur peut parfaitement remplacer le curé, et même a le devoir de le faire ! -, mais aussi pour ces citoyens que le cléricalisme transforme en citoyens de seconde zone, croyants d’abord, croyants avant tout, éternels précarisés car privés de la possibilité de penser par eux-mêmes, de juger en conscience de ce que sont le bien et le mal, le juste et l’injuste.

Le combat laïque, cependant, n’est pas un combat contre les religions. Il est un combat contre la prétention du religieux à dicter la norme civile, à concurrencer, voire se substituer au législateur. Il est un combat pour que tous, selon les termes de la DUDH, naissent et demeurent égaux en dignité et en droit, de par leur commune humanité et non par « leur soumission à Dieu et leur appartenance à la postérité d’Adam » (article 1 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme Islamique, adoptée par tous les pays islamiques – 57- le 5 août 1990 au Caire).

Lorsqu’un tribunal allemand refuse une demande de divorce en procédure accélérée à une femme victime de violence conjugale au motif que dans « ces milieux » ( lisez : la religion des époux) « il n’est pas inhabituel que l’homme exerce son droit de châtiment corporel sur la femme », c’est le droit à l’égalité entre les hommes et les femmes qui est honteusement bafoué au nom du différentialisme culturel.

Lorsqu’une gamine d’école maternelle, au Québec, se voit affublée d’un casque anti-bruit pour que ses oreilles n’aient pas à subir de musique, et ce par un « accommodement raisonnable », c’est le droit à l’éducation qui est honteusement foulé au pied par souci de respect de la diversité.

Je pourrais multiplier les exemples. Je terminerai en saluant la clairvoyance des fondateurs du Mouvement de Gauche, qui ont compris qu’il était non seulement possible, mais surtout indispensable, d’être à la fois farouchement antiraciste, virulemment progressiste, passionnément solidaire, ET profondément laïque. Parce que le cléricalisme, dont la laïcité est l’ennemi historique, n’a jamais permis d’avancée sociale durable. Parce qu’il n’est pas d’émancipation possible sans séparation draconienne des Eglises et de l’Etat, du religieux et du politique, de la foi et du droit.

Je vous remercie.

[1] http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=3005

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