Contrer l’islam politique comme on combat l’extrême droite

Quand ils abordent la question controversée du voile islamique, diverses personnalités athées et agnostiques, d’Alain Badiou à Esther Benbassa et Jean Baubérot en passant par Philippe Moureaux (PS) et Zakia Khattabi (Ecolo), s’obstinent à nier la dimension éminemment politique du hidjab. Ils le considèrent comme un simple morceau de tissu tributaire d’un anecdotique choix personnel.

Le hidjab, un simple bout de tissu, vraiment ?

A les lire, on se demande pourquoi les fédérations de mosquées interpellent les partis sur le voile à l’école. Pourquoi les médias islamistes répercutent les guérillas d’enseignantes qui revendiquent le port du foulard dans leur établissement public. Pourquoi les Etats islamiques ont obtenu de la FIFA et du CIO, lobbying et pétrodollars à l’appui, l’autorisation pour les athlètes féminines de concourir en hidjab. Et pourquoi on organise un World Hidjab Day annuel doté de moyens considérables. Quant à la première parlementaire voilée d’Europe, la CDH Mahinur Özdemir, adepte du mouvement Nurcu-Gülen, équivalent islamo-turc de l’Opus Dei, bien que son vivier électoral se situe à Schaerbeek, elle a cartonné à Molenbeek parmi la population maghrébine. Il existe désormais un vote « musulmane voilée ». Il transcende les clivages ethniques. Ce constat a incité divers partis à aligner eux aussi des candidates en hidjab.

Bref, voilà bien davantage qu’un banal bout de tissu. On reste perplexe devant cette flopée de militants et penseurs de gauche, certains pétris d’analyse marxiste, aveugles devant un phénomène social massif qui pousse des Européennes à exhiber le fétiche de leur religion. Car il s’agit avant tout d’un mouvement endogène à l’Europe, postérieur à l’immigration. Toutes ces musulmanes d’Europe auraient reçu, par miracle, en une vingtaine d’années, l’injonction divine de se couvrir la tête ? Tous ces musulmans, de se laisser pousser la zebiba au sommet du front ?

L’Europe sécularisée, menace existentielle pour les théocraties islamiques

L’Europe, région la plus sécularisée au monde et, au sein de celle-ci la Belgique, pays le plus séculier après le Danemark[1], représentent une menace existentielle pour les théocraties, dictatures et régimes autoritaires d’inspiration islamique qui sévissent sur les flancs Sud et Est de la Méditerranée et au Moyen-Orient. Ils nous redoutent comme la peste. Notre pluralisme démocratique et notre liberté de conscience offrent une attractive source d’inspiration à leurs peuples en quête de modernité. D’où ces régimes instrumentalisent les populations européennes de confession musulmane, relais privilégiés pour combattre en Europe un sécularisme honni et craint.

Le Maroc sous le règne de son roi Commandeur des Croyants et la Turquie sous pouvoir AKP, branche locale des Frères musulmans, travaillent leurs communautés d’origine respectives à coup d’ingérences insidieuses ou directes. Adoubée jadis par le cléricalisme catholique et le Palais de Laeken, l’Arabie saoudite contrôle la grande mosquée du Cinquantenaire d’où elle diffuse son salafisme borné. Soutenus par le Qatar, les Frères musulmans grenouillent en sous-main. Ils propagent une bigoterie sexy, puritaine et propre sur soi. Ils placent leurs gens partout où c’est possible. Al-Jazeera, les bouquets numériques, l’Internet envahissent les foyers et formatent les âmes. Sans omettre que, depuis 35 ans, plane sur l’islam contemporain l’ombre de la Révolution iranienne. Quant à la manne pétrolière, elle stipendie mosquées et imams mercenaires.

Totalitarisme islamiste, complicités catholiques

Quoi qu’en pense celle qui le revêt, le hidjab fonctionne comme un tract. Il annonce un projet de société. Celui-ci concerne tous les aspects de la vie : régenter les relationsentre femmes et hommes, promouvoir la pudeur féminine en autorisant la lubricité mâle, magnifier famille et patriarcat (et stigmatiser les homos), instaurer des lieux de prière en entreprise, introduire la nourriture consacrée dans les cantines publiques, autoriser les fonctionnaires à afficher leur foi, modifier le droit, etc. Toutes revendications parfaitement rétrogrades en regard de notre évolution sociale. Il s’agit d’un mouvement diffus, pluriel, décentralisé. Porté par en bas, il requiert avant tout l’adhésion des acteurs, en l’occurrence surtout des actrices, qu’elle émane de leur volonté propre ou de pressions externes et du contrôle social. De ce point de vue, ce phénomène s’approche des pratiques sectaires. D’autant que, dans certaines mosquées, l’agencement du voile en signale l’affiliation.

Le totalitarisme islamiste vise le quotidien, jusqu’au détail, jusqu’aux boissons gazeuses. Ainsi la marque « Mecca Cola ». D’origine française et présente dans une quarantaine de pays, ses canettes arborent pour slogan « ne buvez plus idiot, buvez engagé » et « 10% des bénéfices seront versés à une œuvre palestinienne, 10% à une œuvre européenne. » Traduisez : 10% au Hamas et au Djihad islamique, 10% pour bourrer les crânes en Europe. En 2011, Mecca Cola s’est offert les sources de Spontin.[2]

Au rayon Justice et complicités, Marie-Claire Foblets, sommité universitaire catholique et ex vice présidente des Assises de l’Interculturalité, a publié un article édifiant : « L’islam définitivement installé en Belgique, atout pour un droit de la famille repensé.[3] ». Elle y prône d’ « incorporer des règles religieuses dans le droit civil : exemple le contrat de mariage » et « le recours à l’arbitrage religieux pour certains litiges familiaux. » Autrement dit, inspirons-nous de la charia pour amender le droit belge. Face à l’impécuniosité du service public, déléguons aux imams, cela soulagera les Justices de Paix et allégera l’arriéré judiciaire. Nous nageons en pleine réaction triomphante. Fin de l’égalité du Droit. Retour à l’Ancien Régime et à sa justice par ordre social. Lubies ? De telles cours religieuses existent d’ores et déjà en Grande-Bretagne. Comme quoi certains conservateurs d’Europe trouvent quelque intérêt à l’islam réac. On leur reconnaîtra de la suite dans les idées, après qu’ils aient concédé la grande mosquée de Bruxelles au wahhabisme, sous Baudouin-le-Pieux.

Contrer l’islam politique comme on combat l’extrême droite

Comme l’énonce le Frère musulman Tariq Ramadan : « Notre nouvelle présence, des millions de femmes et d’hommes (musulmans), visibles dans les rues d’Europe, sont en train de poser des questions fondamentales pour l’identité d’une société. (…) C’est historiquement une vraie situation de crise pour l’Europe[4]. » Une Marine Le Pen pourrait applaudir un tel discours.

L’islam politique attaque de front un consensus dominant au sein du monde sécularisé, à savoir l’expression discrète des convictions personnelles dans la sphère publique. Fruit de notre éthique de liberté individuelle, cette discrétion renvoie les croyances à la sphère privée. Ce que je pense ne te regarde pas sauf si je le veux bien, et réciproquement. Ce pacte tacite fonde le libre arbitre, socle de la démocratie moderne. L’islam visible et encore davantage l’islam militant et revendicatif en adoptent l’exact contrepied. J’affiche ma foi en tous lieux et aux yeux de tous. Ainsi chacun sait qui appartient à la communauté, à l’Oumma, et qui s’en trouve exclu. Pain béni pour l’extrême droite et toutes les démagogies xénophobes. Elles récupèrent la rhétorique sur la laïcité pour stigmatiser « le Maghrébin » et « le Turc ».

Dans nos sociétés métisses, islam politique et extrême droite forment deux versants d’un même marais. Ils se confortent mutuellement. C’est pourquoi il convient de les combattre tous deux de manière simultanée et avec une même détermination. Mais certains, égarés par leurs analyses, semblent encore peiner à en saisir la nécessité.

Philipp BEKAERT
Yvan BIEFNOT
Chemsi CHEREF-KHAN
Gisèle DE MEUR
Nadia GEERTS
André NAYER
Jean-Claude NICOLAY
Françoise PALANGE
Philippe SCHWARZENBERGER
Sam TOUZANI
Georges VERZIN
Willy WOLSZTAJN

[1] Pour le Belge, la religion est « négative » - Le Soir – 23.04.2014.

[2] Mecca Cola s’offre les sources de Spontin – Le Soir – 03.08.2011.

[3] In MARECHAL Brigitte, EL ASRI Farid – L’islam belge au pluriel – UCL – 2012.

[4] Interview – Verbatim – Mediane TV – 30.05.2010.

 

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